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C'était presque comique comme situation. Je l'avais observé de telle manière
que rien ne sorte jamais de sa bouche, à aucun moment. Le voyage allait
être silencieux. Comme lorsque j'étais enfant, j'observais le conducteur
et ses gestes fascinants, de grandes mains osseuses dansant sur la matière
plastique, décrivant des cercles et de petits à-coups, visualisation en
transparence d'une mécanique lancée en suicidaire sur la route de nos
pauvres cœurs fripés. Cette ridicule machine arrivera à me faire perdre
l'agenda gravé au fond de mon cortex, c'est une vicieuse, une furie montée
sur tubes, boulons, alliages et liquides polluants. L'humain à côté de
moi, semblable aux bêtes, accomplit son devoir et assure la survie, alors
que ma petite personne profite, sans s'en rendre vraiment compte, d'un
peu de méditation forcée. Un arbre, une voiture, un camion … très long
… et encore un arbre, un visage, un panneau et ainsi de suite … J'observe,
encore et toujours, inlassablement, jusqu'à en avoir mal aux yeux et à
la tête. Publicités en technicolors, affiche de cinématographe pour population
à dentier et prothèses multiples, slogans digérés et redigérés depuis
l'air crétacé, typographie de l'an 2000 pour jeunesse high-tech-military-fasion-victime.
On peut lire rapidement des " pour nous les hommes ", " parce que je le
vaux bien ", des " nous allons vous aider à conquérir le monde d'Internet
" ou encore " un portable, une personne". " T'as pensée à donner à manger
aux chats avant de partir ? ", mon compagnon de voyage avait parlé. Et
bien sur que je les avais nourris ces pauvres chat, avant même de penser
à ce que j'allais manger dans les prochains jours ! Je répondais juste
de la tête et poussais un petit " mmh " comme une preuve de ma grande
assiduité. Le silence qui suivait fût moins confortable, presque malsain.
Il avait d'ailleurs ressenti quelque chose de similaire puisqu'il ne pouvait
empêcher son visage, dans ce genre de circonstance, d'avoir de petits
spasmes nerveux, à peine perceptible … mais bien assez pour que je le
remarque. Au diable les politesses et les mots d'amour, on verra ça plus
tard. Je me laisse aller à quelques fantasmes surréalistes, à quelques
pensées ridicules, parfois grossières puis romantiques et tendres, comme
si je devais, pour ma propre conscience, rattraper les mauvaises pensées
par d'autres plus propres, lavées à 90° avec assouplissant parfum " hypocrisie
et médiocrité de printemps ". J'apercevais la ville, signe que toutes
les lumières et les conversations allaient retrouver leur saveur chimique,
leur teinte en demi ton, leurs maladies incurables et leurs lots de monstruosités.
Il est 23h 43, j'ai envie de dormir … de m'effacer l'espace de quelques
heures pour recommencer mon esclavage du lendemain avec un sourire de
consommatrice comblée par la contenance de son kadi. Flore, septembre
2000.
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